Olga Sobolevskaïa Rédaction en ligne
16 septembre 2012, 22:07

Livre papier versus livre électronique

Livre papier versus livre électronique

Les russes Eksmo et AST ont dû reporter leur fusion à cause des problèmes financiers de ce dernier éditeur. La restructuration des maisons d’éditions traditionnelles, qui publient des livres papier, semble inévitable. Elles seront obligées de s'unir et d'apprendre à maîtriser les technologies numériques, pour garder leur part de marché face à la croissance du livre électronique.

La possible fusion des maisons d’édition russes Eksmo et AST a été annoncée en juin de cette année, lors de la foire internationale du livre de New York Book Expo America. Cependant, le directeur d’Eksmo Oleg Novikov a souligné qu’avant la signature des documents, la maison d’édition devrait étudier attentivement tous les risques de fusion avec une société qui connaît des déboires financiers. Il a été donc décidé de reporter la procédure. En attendant, les deux sociétés développent des projets conjoints.

La consolidation des deux grandes maisons d’éditions russes semble raisonnable, surtout dans le contexte de la réduction du marché du livre traditionnel et une baisse du nombre de librairies en Russie. Au cours de l’année écoulée, le marché du livre imprimé s’est réduit de 8%, principalement grâce à la disparition de la chaîne de librairies « Top kniga », s’inquiète Oleg Novikov. La chaîne « Boukva » connaît également des temps difficiles. Si les librairies de proximité disparaissent, le lecteur va perdre l’habitude de lire, s’alarment les experts.

Un phénomène global

La situation sur le marché du livre mondial n’est guère meilleure. Ainsi, la chaîne de librairies américaine « Borders », qui comptait environ 700 magasins, a fait faillite en juillet de l’année dernière. Les librairies « Borders » n’ont pas réussi à résister face à la concurrence des e-books et des logiciels de lecture sur ordinateur. Après une tentative infructueuse de lancer un magasin de vente en ligne en 2008, le groupe a fini par vendre son commerce au géant de la vente par Internet Amazon.com. Cependant un autre groupe commercial américain, « Barnes and Noble », a subi sans problème la réincarnation virtuelle. Il continue à développer actuellement son commerce en ligne en lançant Nook – un concurrent du livre électronique Kindle lancé par Amazon. Et désormais, les deux produits sont très populaires outre Atlantique.

En Russie, l'industrie du livre électronique est également en plein essor. « Nous observons une augmentation annuelle à deux chiffres du marché des livres électroniques », explique le directeur général du grand magasin de livres électroniques « LitRes » Sergueï Anouriev. Ainsi, en 2010, ce marché a réalisé 60 millions de roubles de bénéfices, alors que l’année dernière il a dépassé 130 millions.

Malgré le fait que la part des livres électroniques sur le marché du livre russe représente actuellement mois de 1%, cette tendance pourrait s’inverser dans un avenir proche. Car les ventes des e-books ont bondi de 265% l’année dernière. Cette année, le nombre d’appareils vendus va dépasser 2 millions d’unités, et les experts donnent les mêmes pronostics pour les ventes de tablettes.

Face à cette « expansion » numérique, les éditeurs russes sont obligés de développer leurs livres au format numérique. Selon les estimations, vers 2015-2017, la part des livres électroniques en Russie pourrait augmenter jusqu’à 5%. « Aux Etats-Unis, cette part atteint aujourd’hui 15% », remarque le rédacteur en chef du site Pro-Books Andrei Gratchev, un portail professionnel pour les éditeurs et les libraires.

La numérisation inévitable

Si les maisons d’éditions ne suivent pas ce mouvement, elles risquent de mettre la clé sous la porte, a déclaré Oleg Novikov lors de la 25e Foire internationale du livre de Moscou, qui vient de se terminer il y a quelques semaines. «Nous avons numérisé 70 % de notre catalogue et espérons que l'année prochaine, 90 % de livres Eksmo seront disponibles en format numérique », a-t-il poursuivi. Car le livre électronique « donne la possibilité aux éditeurs de se rapprocher du lecteur, rendant le livre plus accessible au niveau des prix et facilitant  la possibilité de se le procurer ».

Difficile de laisser passer une telle opportunité. « Les maisons d’édition veulent aussi que les auteurs puissent recevoir leurs honoraires, et peu importe par quel moyen », précise Sergueï Anouriev, directeur de « LitRes ».

Des prix dérisoires

Les prix des éditions numériques en Russie sont très différents. « Nos livres électroniques sont 2-3 fois moins chers que les livres avec à reliure rigide, mais sont comparables aux prix des livres brochés format poche », explique Anouriev.

La situation qui est en train de se créer sur ce marché diffère sensiblement de celle des Etats-Unis, où le prix des livres électroniques a été artificiellement abaissé dès le départ, souligne Andreï Gratchev de Pro-Books. Ainsi, Amazon vend les livres électroniques 1-2 dollars l'unité.

« En Russie, les principaux acteurs du marché font des expériences sur dans la formation des prix, mais le prix d’un livre papier et le celui d’un livre électronique restent comparables », souligne-t-il. « Cela n’est pas logique, car pour un livre électronique, il n’y a pas de dépenses de papier et d'autres frais qui surviennent pour la publication d’un livre dans une imprimerie».En augmentant artificiellement les prix sur le contenu électronique, les éditeurs repoussent des clients potentiels.

Polémique sur le contenu légal

Mais même avec des bas prix des livres électroniques, la plupart des lecteurs préfèrent au contenu légal des contenus illégaux qui peuvent être téléchargés gratuitement. Selon certaines estimations, seul un livre électronique sur dix est livres téléchargé légalement.

Il faut lutter contre cette mauvaise habitude. Les sites de téléchargement illégal sont très nombreux sur Internet. Il s'avère que les éditeurs traditionnels le cherchent leur place sur le marché numérique, mais ont du mal à le trouver, car les pirates occupent de nombreuses positions sur ce marché. Selon le célèbre écrivain Dmitri Gloukhovski, les éditeurs ne se rendent pas réellement compte de la menace que représentent pour eux les sites pirates. « A ma connaissance, ces dernières années, les tirages des livres de fiction se sont réduits d’un tiers. Les gens préfèrent s’acheter un e-book pour télécharger ensuite gratuitement des livres, au lieu d’acheter un livre en papier. Car un livre coûte entre 10 et 20 dollars dans une librairie ».

Le ministère russe de la Culture se dit également mécontent de la législation russe actuelle de lutte contre les sites et le téléchargement illégal, rapelant qu’elle ne protège pas les droits d’auteur des œuvres littéraires et audiovisuelles. Le ministère a proposé de durcir la responsabilité pénale des fournisseurs d'accès à Internet, des propriétaires des sites et des utilisateurs pour la publication, et le téléchargement du contenu piraté. Il serait également logique de mieux protéger les livres. «Nous avons besoin de développer une  « feuille de route » de l'interaction entre l'industrie du livre et de l'Etat », considère a le chef adjoint de l'Agence fédérale pour la presse et des communications de masse Vladimir Grigoriev.

S’adapter au marché en évolution

Pour faire face aux concurrents, les éditeurs traditionnels seront obligés de s'adapter. Et, selon la plupart des experts, la fusion et la consolidation des sociétés d'édition sont inévitables. Même si cela entraîne des coûts supplémentaires, réduisant notamment la vitesse de réaction du secteur aux besoins du consommateur.

La tactique de l’édition va également changer dans les nouvelles conditions du marché. De nombreux éditeurs ont déjà adopté le système de planification, raconte Andreï Gratchev, rédacteur en chef de Pro-Books. « Des producteurs littéraires tracent un livre de sa conception à la vente. Ils développent le projet du livre, trouvent des auteurs, choisissent un livre à traduire, réfléchissent à la manière comment l’éditer et pour quel prix vendre ce livre, pendant également à sa distribution. Toutes ces tâches sont supervisées désormais par un seul homme ».

Les maisons d’éditions vont expérimenter plus activement avec de nouvelles technologies de promotion des livres. Il s’agit notamment de réaliser la publicité multimédia des ouvrages, avec des vidéos, des photos, et des enregistrements audio avec les auteurs, pour pouvoir en faire la publicité sur Internet. Il est également possible d’en publier des extraits, de proposer aux utilisateurs des réseaux sociaux de poursuivre leur écriture. « Lorsque j’écris un roman, je fais tout mon possible pour que le lecteur en entende parler avant que mon œuvre ne se retrouve dans les librairies », explique l'auteur Dmitri Gloukhovski. « Ainsi, le lecteur devient mon coauteur, il suit sa création, comme si c’était un feuilleton télévisé ». Gloukhovski informe son public sur ses nouveaux projets dans les réseaux sociaux et les blogs.

Il n’est pas exclu qu’en se battant pour le lecteur, les éditeurs traditionnels puissent se tourner vers la publication des œuvres et la thématique qu’ils refusaient d’aborder, ou des œuvres « hors format ». Un autre schéma pourrait également être adopté : les jeunes auteurs, qui sont devenus célèbres grâce à leurs œuvres parues sur Internet pourraient ensuite recevoir la possibilité de signer un contrat avec les éditeurs traditionnels. La jeune écrivaine américaine Amanda Hocking, qui a débuté sur Internet avec des romans sur les vampires, a reçu une proposition de collaboration avec une grande maison d’édition MacMillan, qui se spécialise dans l’édition des livres papier.

Les livres papier et les livres électroniques vont coexister pendant de longues années encore. L’écrivain américain Steven Fry plaisante que les livres électroniques ne concurrencent pas les livres traditionnels, plus que les ascenseurs menacent les escaliers. Car les livres imprimés auront toujours des niches commerciales qui leur seront réservées. Les albums, les livres en édition limitée, les anthologies et les livres pour enfants bénéficieront toujours d'une forte demande. Un livre publié avec amour restera toujours un chef d’œuvre d'art polygraphique d’une époque. T

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