Laurent Brayard Rédaction en ligne
22 décembre 2012, 13:23

La Campagne de Russie, histoire d’une guerre de géants. Partie XXVII, l’heure du bilan

Alors que les restes épuisés de la Grande Armée retraversent le 14 décembre le Niémen, l’heure est au bilan de cette campagne de Russie de 1812. Personne ne peut contester un fait évident : l’Empereur Napoléon a été vaincu à plat de couture. Il le reconnaîtra lui-même sur l’île de Sainte-Hélène, lorsque prisonnier des Anglais, il méditait sur l’épopée. Il dira même que cette invasion fut probablement sa plus colossale erreur. Il avait sous-estimé un adversaire, il avait sous-estimé la capacité de la Russie à résister à sa force.

Battu, l’Empereur l’était complètement. La plus grande force armée réunie depuis bien longtemps dans l’histoire du Monde avait été jetée sur la Russie, l’avait bouleversé jusqu’à la victoire française de La Moskova/Borodino et puis son effort était venu mourir dans Moscou, vidée déjà de plus de la moitié de ses forces. C’est une des légendes les plus tenaces de la Campagne de Russie, la Grande Armée entre le commencement de l’invasion en juin et l’arrivée à Moscou en septembre, avait déjà perdu environ la moitié de son effectif… Les batailles avaient été nombreuses, les marches très longues, et les Russes avaient pratiqué la terre brûlée…

Les villages, les récoltes, et même des villes dont Moscou étaient partis en flammes. La Grande Armée avait dû traverser des régions hostiles sous une chaleur torride, dans une incroyable poussière et manquant de tout. Les chevaux déjà étaient morts dès les premières semaines par milliers. C’est le premier bilan de cette guerre catastrophique, l’Empereur perd en Russie une cavalerie qu’il ne sera plus jamais en mesure d’aligner par la suite. Le nombre de chevaux perdus est impossible à définir, peut-être 150 000, peut-être plus. 60 000 cavaliers étaient entrés en Russie, et moins de 3 000 chevaux revinrent, et il faut aussi compter les milliers d’animaux de bât qui tiraient les attelages, les fourgons, les ambulances et les canons.

La perte matérielle ne fut pas moins grande, les Russes s’emparaient de 1 000 canons, les Français en poussèrent beaucoup d’autres dans les cours d’eau ou les marécages. Une quantité extraordinaire de voitures à cheval, le trésor de la Grande Armée, des masses d’archives, une débauche d’armes de toute sorte, d’immenses quantités de ressources, de munitions, il serait très difficile de faire un bilan sur le coût économique de la campagne elle-même. Mais au-delà des matériaux, Napoléon qui va lever une nouvelle armée peut compter sur les prises des guerres précédentes, sur l’Europe encore occupée, et il remplacera armes et canons, malgré les difficultés.

Les chevaux eux, ne seront pas ou difficilement remplacés. Lorsque Napoléon remportera d’autres victoires en 1813, il ne fut plus en mesure de poursuivre l’ennemi pour achever la victoire par une fulgurante action des cavaliers, comme ce fut le cas en Prusse en 1806. La perte de cette cavalerie faisait pencher irrémédiablement l’avantage tactique et stratégique dans le camp des coalisés. Il ne devait retrouver cet avantage qu’à l’orée de la campagne de Belgique en 1815. La défaite en Russie porte donc les germes de celle en Allemagne en 1813 puis en France en 1814. Ce qui ne put également être remplacé, ce furent les hommes, avec raison les historiens ont évoqué l’hécatombe, le coût humain.

A ce sujet, l’historiographie a connu beaucoup de versions. Depuis quelques années des efforts ont été entrepris pour résoudre cette question. Du côté français, elle est beaucoup plus facile à démêler, les archives sont là pour en parler. Ils furent 200 000 à laisser leur vie, une moitié dans les batailles, l’autre moitié à cause des conditions sanitaires et l’hiver russe. Le cas des prisonniers est encore en discussion, ils seraient restés entre 150 et 190 000 hommes aux mains des Russes. Un historien russe spécialiste de la question pour les régions de Moscou et de Kalouga, m’indiquait le nombre de 110 000 prisonniers dans les deux régions administratives. Les dossiers des officiers sont encore présents dans les différentes archives russes, locales ou nationales.

Le cas des déserteurs est lui aussi sujet à quelques discussions. Ils furent nombreux surtout durant le voyage aller, où les hommes les plus enclins à tourner les talons quittèrent les rangs de l’armée, soit environ 130 000 déserteurs. Auxquels il faut ajouter durant la retraite essentiellement 60 000 autres qui trouvèrent refuge chez l’habitant, notamment et surtout dans la partie lituanienne et polonaise du trajet de l’invasion, mais aussi en Russie et en Prusse-Orientale. Seuls 30 000 hommes environ repassèrent le Niémen dans les rangs éclaircis des troupes de Murat. Comme nous le voyons ces pertes furent très lourdes, à titre d’exemple, il est admis que Napoléon perdit 200 000 soldats tués en Espagne… en six années de lutte.

Lourdes car le potentiel humain perdu, tant en mort, qu’en prisonnier était si grand, que beaucoup des hommes qui disparurent en Russie étaient irremplaçables. Nombreux furent en effet, les vieilles moustaches de la Garde Impériale qui laissèrent leur os en Russie. Certains avaient servis sous l’Ancien Régime et beaucoup dans les armées de la Révolution. Les pertes se firent sentir au niveau des cadres, excellents, qui faisaient la valeur et la supériorité de l’armée française dans une bataille rangée. Côté russe, le bilan humain fut également très lourd. Le sacrifice des soldats et l’abnégation célèbre des Russes, tant hommes du rang que parmi les officiers sont connus. Oleg Sokolov, le fameux historien francophile annonce une estimation des pertes : 300 000 hommes.

Sur ce nombre, environ 175 000 périssent dans les batailles, le reste des conditions climatiques et sanitaires qui ne furent pas moins terribles pour les Russes que pour les Français. L’hiver décima en particulier l’armée du général Koutouzov. A l’arrivée, sur les bords du Niémen, Koutouzov ne comptait plus qu’un tiers des hommes ayant entamé la poursuite des Français au mois d’octobre… Les pertes étaient si grandes, que l’armée russe entamant sur ordre d’Alexandre une campagne d’hiver en décembre et janvier, fut dans l’incapacité notoire de poursuivre la guerre. L’armée russe était si sévèrement décimée que l’offensive s’arrêta d’elle-même, faute de combattants.

En 1813, Napoléon en développant son activité administrative géniale, fut en mesure de lever une nouvelle armée sur le papier aussi importante que celle de 1812. La Russie seule ne pouvait plus affronter en Europe la puissance de Napoléon mais l’autre conséquence de la défaite de Napoléon fut le réveil des Peuples… notamment et surtout en Allemagne. L’invasion napoléonienne, la domination impériale était de plus en plus mal supportée par les populations allemandes, c’est ici, dans le sillage des idées révolutionnaires de la France, que naissait en réaction à l’impérialisme français, la conscience des Nations.

La Prusse avide de revanche devait se rallier à la Russie au début de 1813. Soutenus par l’or anglais elles commencèrent l’invasion de l’Europe, qui devait les conduire jusqu’à Paris et l’abdication de Napoléon un jour du printemps 1814… mais c’est là une autre histoire… Pour la Russie, le résultat immédiat de la campagne, au-delà des destructions, fut d’être réellement projetée au rang de grande puissance. Mais avec sa victoire, elle devait emporter un germe : celui du libéralisme que certains officiers russes avaient embrassé. La dernière bataille, l’idéologique, devait conduire à l’insurrection des décabristes… et à un siècle agité et terminant pour la Russie.

Au-delà des morts et de la politique internationale, la campagne de Russie, étonnamment ne devait pas enterrer l’amitié franco-russe, les âmes française et russe au contraire se rapprochèrent un peu plus jusqu’à l’époque de l’alliance de 1892. En 1914, un siècle après Borodino et la Bérézina, la Russie devait sauver la France d’une terrible défaite en lançant son armée dans les plaines de Prusse-Orientale. Les descendants des braves de Koutouzov partaient à la rescousse de ceux… des grognards de Napoléon !

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